L'arrestation de Florentine et Jean

07/09/2012 18:00

En mai 1943, Jean Sueur rencontre Philippe Liewer à Rouen, par l'intermédiaire de Mme Micheline, propriétaire du magasin de vêtements géré par Jean. Dés juin 1943, avec l'aide de Jean, Philippe Liewer jette les bases du réseau SALESMAN I à Rouen. Jean trouve un logement pour Philippe chez ses amis Francheterre, domiciliés 7 place des Emmurées, au croisement de la rue de Lessard et de la rue St Sever, sur la rive gauche de la Seine. Ils ont un fils, Raymond, tout juste âgé de 20 ans.

Bientôt le réseau se monte à plus de 300 membres, dont plus de 200 au Havre où l'antenne est dirigée par Roger Mayer, professeur de physique. Un petit groupe est également créé près de Dieppe. Florentine et Jean assurent le rôle d'agents de liaison et de boîte aux lettres principale du réseau SALESMAN.

En outre, en janvier  1943, Jean avait rejoint les frères Henri et Raoul Boulanger dont le groupe des Diables Noirs oeuvre pour le réseau Jean-Marie du Calvados, le réseau anglais DONKEYMAN du S.O.E. dirigé par Henri Frager. En vue du débarquement prévu au printemps 1944, les Britanniques demandent aux résistants de réceptionner les parachutages d'armements et de stocker ces armes dans les départements longeant la Manche. Ainsi, Raoul et Henri Boulanger sont-ils amenés à transporter, pour le compte du Calvados, des cargaisons dans plusieurs caches autour de Rouen, y compris dans leur maquis des Ventes (hameau de St Denis Le Thiboult, près de Ry). Ils sont aidés par leurs Diables Noirs, ainsi nommés parce que les résistants portent des cagoules noires lors de leurs sorties la nuit. Jean SueurGeorges Philippon et bien d'autres sont des leurs.

Georges Philippon tient un garage qui sert également d'entrepôt pour les armes acheminées pour le réseau SALESMAN. Un second dépôt d'armes se trouve à Sotteville, dans l'atelier du serrurier Honoré Lechevallier.

Tout se déroule admirablement, notamment grâce à l'attention de P.Liewer à la sécurité du réseau. Sous la houlette de Bob Maloubier, des sabotages endommagent fortement les installations dirigées par l'occupant. Les résistants réussissent même à couler un dragueur de mines allemand dans le port de Rouen.

Le 21 décembre 1943, au cours de l'une de ses sorties, Bob Maloubier est grièvement blessé par les Allemands et doit être ramené en Angleterre pour y être hospitalisé. Il est emmené en février 1944 par Philippe Liewer qui doit rentrer à des fins de rapport au SOE.

Malheureusement, le 1er mars 1944, durant l'absence de Philippe Liewer, un petit groupe de résistants de Dieppe et son agent de liaison opérant entre Dieppe et Rouen, sont arrêtés par la Gestapo. La Gestapo remonte ainsi jusqu'à la boite aux lettres, le magasin Micheline. La Gestapo et l'inspecteur Alie de la police vichyssoise, introduisent l'un de leurs agents dans le magasin. Celui-ci muni du mot de passe livré par l'agent de liaison, entre en contact avec Florentine Sueur qui, comme convenu dans ce cas, lui donne le rendez-vous avec un membre du réseau sur la place de la Cathédrale. Par ailleurs, une étroite surveillance est mise en place durant la première semaine de mars 44. Et Florentine remet des cartes d'identité à plusieurs personnes qui donnent le mot de passe correspondant....

Quant à Jean Sueur, Georges Philippon, Raymond Francheterre, Raoul et Henri Boulanger, ils sont repérés en flagrant délit de transport d'armes mais ne sont pas arrêtés sur le fait. Pour l'heure, les caches d'armes et le chef de réseau intéressent davantage la Gestapo.

Le 8 mars 1944, commencent les premières arrestations, dont celles de Claude Malraux, second de Philippe Liewer. Le 9 mars, c'est au tour de "Peter" Newman d'être pris. La police met ainsi la main sur les codes de transmissions du radio. Elle va s'en servir pour tenter d'appâter le chef du réseau encore à Londres. Mais Catherine Malraux, l'épouse de Claude, réussit à faire prévenir le SOE à temps.

Pendant ce temps, les arrestations continuent. Dans la nuit du 9 au 10 mars, une partie du groupe Devillois, dont leur chef, le docteur Delbos, et son épouse Thérèse, est prise dans les filets de l'inspecteur Alie.  La quasi totalité du groupe sera arrêtée fin mars.

Honoré Lechevallier, Georges Philippon et son épouse sont également arrêtés, ainsi que Raymond Francheterre et nombre d'autres. Vient le tour de Florentine et Jean, le 10 mars 1944. La Gestapo et la police française, emmenée par Alie, s'emparent d'eux à leur domicile, alors qu'ils prennent leur repas (leur fille Jeanne retrouvera les assiettes encore garnies lorsqu'elle se rendra rue de Lessard, avertie de l'arrestation de ses parents).

Le 11 mars, le réseau du Havre est touché à son tour. Roger Mayer est arrêté le premier. Suivent son ami Le Borgès et plusieurs membres du réseau SALESMAN, dont le Docteur Paul Denis.

Le 14 mars 1944, Raoul et Henri Boulanger, informés de la présence de leurs camarades au Palais de Justice de Rouen, décident de partir en reconnaissance pour tenter de les délivrer. En rentrant chez eux, ils sont accueillis par les Allemands et Alie. Ils sont battus une partie de la nuit mais ne parlent pas. Leurs épouses, Augustine et Lucienne, sont arrêtées à leur tour le 30 mars 1944, alors qu'elles venaient apporter des colis pour eux.

A la fin du mois de mars, c'est près d'une centaine de résistants qui se retrouve en attente de transfert vers les camps de Compiègne et Romainville. De là, ces patriotes courageux partiront entassés dans des wagons à bestiaux vers les bagnes nazis dont peu reviendront.

Plusieurs questions restent en suspens depuis près de 70 ans. Et notamment, qui a parlé ? Il est fort probable, en effet, que plusieurs des membres du réseau SALESMAN  aient donné des noms. Raoul Boulanger et Jean Sueur en ont témoigné. Mais qui peut affirmer aujourd'hui qu'il ne parlerait pas sous la torture ?

D'autre part, Roger Bardet, second d'Henri Frager dans le réseau DONKEYMAN, a été arrêté et relâché le 15 avril 1943. Il aurait livré tous les lieux de parachutages aux Allemands. Raoul et Henri Boulanger étaient-ils déjà sous surveillance avant l'affaire SALESMAN ?

Mais un fait est certain, grâce aux résistants, toutes nationalités confondues, nous pouvons à présent vivre libres dans un pays démocratique. Et personnellement, je garde une reconnaissance éternelle à ma famille pour m'avoir appris à vivre dans la droiture.

Merci à Florentine et Jean, merci à Jeanne et Lucien, merci à tous vos camarades de combat.

 

Sources : Témoignages de Bob Maloubier, Jean Sueur et Raoul Boulanger.

                Archives familiales.

                Archives départementales de Seine-Maritime.

                Dossiers de Florentine et Jean Sueur conservés au Ministère de la Défense.