Lucien PATRELLE, maquisard et gendre de Florentine et Jean

31/10/2014 17:36

Photo : Lucien PATRELLE, à gauche, avec son ami M.JARRY, à droite, de retour de SEDAN.

Lucien voit le jour le 16 janvier 1911 à St Jean de Frenelles, hameau de Boisemont dans l'Eure. Ses parents, Ernest et Marie PATRELLE, sont marchands de fromages. Il a un frère, Pierre BEAUCOUSIN, de 15 ans son aîné, né de la première union de sa mère.

Après sa scolarité, Lucien devient maître de culture chez Paul GROULT, cultivateur à Saussay la Campagne (27). En 1931, Lucien y rencontre Jeanne, fille unique de Florentine et Jean SUEUR.

Passionné de chevaux, Lucien intègre la cavalerie de remonte de Blida, en Algérie, afin d'effectuer son service militaire. A son retour, Lucien épouse Jeanne à Rouen (76) où réside maintenant la famille SUEUR

Jeanne et Lucien, parents de deux fillettes, habitent à St Jean de Frenelles. Le 3 septembre 1939, Lucien âgé de 28 ans est mobilisé. Le 11 septembre, il rejoint son corps d'armée dans les Ardennes ; il est affecté à la section de munitions n°2. Jeanne devient factrice pour le bureau de poste de Saussay La Campagne. Elle place sa fille aînée en pension durant la semaine. Sa seconde fille est scolarisée à Boisemont.

Le 24 janvier 1940, blessé, Lucien est évacué vers l'hôpital. Il regagne son unité le 10 mars 1940. Le 1er avril, il est muté à la section automobile de munitions de Vernon (27).

Début juin 1940, Jean et Florentine partent en exode devant l'avancée des Allemands. Arrivés à Frenelles, Jean regrettant déjà d'avoir quitté Rouen, Florentine et lui refusent d'aller plus avant. Jeanne et ses filles partent dans une charrette avec leurs voisins, à Harquency, où résident des petits cousins de Lucien. Huit jours plus tard, Jeanne et ses filles reviennent à Frenelles, les parents de Jeanne rentrent à Rouen.

Le 7 août 1940, Lucien est démobilisé à Villeurbanne (69). Il est libéré définitivement le 13 août. Il retrouve du travail à la râperie de Saussay la Campagne, à 2 Kms de chez lui.

Le 18 mars 1943, alors que Lucien se rend à la râperie de bon matin, il est capturé par des Allemands et emmené dans un camion avec d'autres infortunés, afin d'aller travailler en Allemagne (Le Service du Travail Obligatoire est instauré par Vichy depuis le 16 février 1943).

A l'arrière du camion, un seul gardien armé. Après plusieurs arrêts et plusieurs heures de route, le camion arrive à la nuit non loin de Sedan, dans les Ardennes. Le gardien s'étant endormi à l'arrière du camion, Lucien et un camarade nommé JARRY, assis en bout de banc face au gardien, profitent de l'aubaine pour sauter du camion avant l'entrée dans la ville. Ils courent sans se retourner et s'enfoncent dans les terres. Ils sont maintenant en territoire interdit. Ils décident donc de marcher la nuit, et de se cacher dans des abris de fortune dans la journée, se nourrissant de racines de culture. Ils mettront une dizaine de nuits pour regagner la région parisienne où M.JARRY a une cachette sûre. Lucien prévient Jeanne par téléphone et reste caché dans la famille JARRY. Jeanne se confie à l'institutrice de sa fille aînée, recherchant un endroit pour cacher Lucien, sans papier désormais et recherché par la Gestapo. La jeune femme recommande très vite la maison de son amie Roberte à Notre Dame de l'Isle (27). Lucien y reste plusieurs semaines, puis décide de se cacher chez lui, dans un faux grenier donnant sur une grande chambre de la maison. Il y vit le jour et, la nuit, sur les indications d'un résistant connu de Jeanne, il rejoint, sous le pseudo de "Prosper", le maquis de Corny, dans le ravin de Paix, près de la grande ferme de Marcel DUBOIS, maire de Corny et chef départemental du réseau de Résistance O.C.M. (Organisation Civile et Militaire) en 1942. Le maquis est ravitaillé par des cultivateurs, résistants du réseau O.C.M. des Andelys dirigé par Henri REMY, cultivateur à Feuquerolles, en haut de la côte d'Etrépagny. Camille MAIREAU et Joseph MARYnotamment, alimentent régulièrement le maquis. Sous les ordres d'Henri REMY, les maquisards font des coups de main sur les voies ferrées environnantes.

Cette même année 1943, Roberte demande de l'aide à Jeanne. En liaison avec le réseau "Résistance" de Georges ANDRE à Vernon, elle doit cacher une famille juive, une maman de 35 ans, Berthe, et ses deux enfants, Monique et José. Notre Dame de l'Isle étant trop proche de Vernon, elle craint que la famille soit remarquée après les rafles de Juillet et octobre 1942 . Le papa a d'ailleurs été raflé en juillet et sa famille est sans nouvelle de lui.

Jeanne et Lucien acceptent d'accueillir la famille en difficulté sans hésiter. Un membre du réseau de Georges ANDRE les accompagne donc en voiture à Frenelles. Jeanne les présente à ses visiteurs comme des cousins paternels car ceux-ci, originaires du Pas de Calais, ne sont connus de personne à Frenelles.

En octobre 1943, ce sont Jean et Florentine qui font appel à leurs enfants. Leur ami Césaire LEVILLAIN, chef du réseau Cohors-Asturies de Darnétal (76) a été arrêté le 29 mai, ainsi que son assistante, Suzanne SAVALE. Henri SAVALE, l'époux de Suzanne se trouvant absent ce jour-là, est activement recherché par la Gestapo. Jean et Florentine ne connaissent pas Suzanne et Henri, cependant, déjà en résistance depuis de long mois, ils décident tout naturellement d'agir.

Et c'est ainsi qu'Henri SAVALE, Conseiller Général avant l'occupation, arrive à Frenelles par l'autocar de Rouen - Gisors en novembre 1943. Il est accueilli par une petite fille avec une robe rouge et un vélo rouge, qui l'emmène chez ses parents à l'intérieur du pays. Henri est également présenté comme un oncle paternel de Jeanne.

La maisonnée compte alors cinq clandestins qu'il faut nourrir. Jeanne ne reçoit des tickets de rationnement  que pour ses deux filles et elle-même. Elle ramène donc des victuailles de quelques cultivateurs amis dans un faux plancher d'une remorque attelée à son vélo. De son côté, Lucien rapporte ce qu'il peut recevoir du maquis où Henri l'accompagne maintenant chaque nuit. Dans la journée, Henri dispense des cours à José, les deux enfants n'étant pas scolarisés par précaution.

Mais, fin novembre 1943, infiltrés par un gestapiste français, plusieurs résistants du réseau OCM des Andelys sont arrêtés : Camille et Lucienne MAIREAU, Henri REMY et Joseph MARY sont pris dans les mailles du filet de la Gestapo, puis déportés. Marcel DUBOIS, son fils Jacques et Loulou François entrent dans la clandestinité. Lucien n'a plus de contact pour poursuivre son action. 

Malheureusement, en janvier 1944, une division allemande envahit Frenelles et réquisitionne les maisons du village.

Henri donne l'adresse de son beau-frère à Lucien qui s'enfuit alors à Bois Guillaume (76), où il rejoint le maquis de Louis LEBLOND, frère de SuzanneHenri, qui occupe la chambre avec accès au faux grenier, joue les tuberculeux et tousse autant qu'il peut en présence des Allemands. Craignant toute épidémie, ceux-ci se contenteront donc d'une seule chambre pour l'officier ainsi que la cuisine qui sert également d'entrée à la maison. Les autres soldats montent une tente dans la cour.

La vie s'organise tant bien que mal, la cuisine doit être partagée avec les Allemands au grand dam de Jeanne. Elle profitera toujours qu'ils aient le dos tourné pour verser épluchures et autres agréments dans la soupe des Allemands.... jusqu'à ce qu'ils tombent malades avec les conséquences qui vont de paire.

Cependant, Jeanne n'est pas rassurée. La découverte de la véritable identité de ses "cousins" pourrait les amener à être tous fusillés. Après concertation avec Henri, elle contacte de nouveau Roberte pour les faire évacuer. Quelques semaines plus tard, la jeune maman et ses enfants sont donc repris par un membre du réseau de Vernon afin d'être cachés plus loin, hors du département.

Chaque dimanche, Jeanne se rend à vélo au maquis de Bois Guillaume pour voir Lucien. Elle ramène toujours des victuailles dans le faux plancher de sa remorque. Un dimanche soir, elle se fait renverser par un camion allemand. Les occupants, embarrassés d'avoir causé l'accident, ramènent Jeanne, ensanglantée, et son vélo à Frenelles !!

Puis arrive ce jour fatidique du 10 mars 1944Florentine et Jean sont arrêtés par la police française et la Gestapo pour actes terroristes !! Lucien, prévenu par Louis LEBLOND, appelle aussitôt Jeanne. Le dimanche suivant, Jeanne se rend au domicile de ses parents à Rouen. Sur la table, elle trouve les assiettes encore servies du repas entamé. Mais elle se voit refuser toute visite à ses parents emprisonnés au Palais de Justice de Rouen. Lucien décide alors de rentrer à Frenelles malgré les risques encourus. Il réintègre son faux grenier.

Enfin, le 29 août 1944, l'armée britannique, principalement Ecossaise, libère Les Andelys, Corny et Frenelles. Les Allemands ont fui. Dès le 1er septembre 1944, Henri SAVALE est de retour à Darnétal où les résistants le conduisent à la mairie. Henri y restera maire jusqu'à son décès, le 18 juillet 1971

Berthe et ses enfants reviennent à Vernon où la maman peut reprendre le commerce de vêtements de son époux. Celui-ci ne rentrera jamais. Des années plus tard, la famille apprendra son décès à Auschwitz.

Suzanne SAVALE, Florentine et Jean SUEUR rentreront de déportation en avril 1945 dans un état de santé alarmant. Jeanne prendra grand soin de Florentine qui succombera du typhus le 29 juin 1945. Suzanne décèdera des suites de sa déportation le 6 septembre 1952.

Joseph MARY et Henri REMY mourront dans l'enfer concentrationnaire. Camille et Lucienne MAIREAU auront la joie de retrouver les leurs. Ils resteront très amis avec Jeanne et Lucien jusqu'à la fin de leur vie. Camille MAIREAU, devenu Conseiller Général des Andelys, décèdera des suites de sa déportation le 11 septembre 1951.

Jeanne et Lucien resteront toujours très discrets sur leurs actes courageux. Ils ne feront jamais reconnaître leur statut de "Justes parmi les Nations". Tout cela était normal pour eux.

 

Sources : témoignages des filles de Jeanne et Lucien, du gendre de Berthe, de Jacques DUBOIS (fils de Marcel DUBOIS), de Loulou FRANCOIS, de Jean ERISAY (Musée de la 2è guerre Mondiale à Tosny), articles de journaux, Archives Nationales de Pierrefitte, Archives Départementales de l'Eure, Archives Départementales de Seine Maritime, Service Historique de la Défense à Vincennes.